Euterpe Edulis

02 janvier 2018, bibliothèque du Muséum d’Histoire Naturelle, Paris 5ème.

Itambacuri se situe au Nord Est de l’état du Minas Gerais. Il y fait une température moyenne oscillant entre 20 et 30 degrés toute l’année. La terre est rouge, les cours d’eau nombreux.

Le paysage que l’on peut observer aujourd’hui n’est qu’un vestige d’une forêt primitive : la forêt atlantique. Réduite de 90 % au fil des défrichements successifs, il subsiste, éparse, des lambeaux de la mata atlantica.

Dans le fond des vallées on trouve des groupements d’Euterpe Edulis avec Cabraela Cangerana.

L’Euterpe Edulis est une espèce de palmiers endémique de la forêt atlantique. Son stipe est très fin, il peut s’élever annuellement de 3 mètres jusqu’à une hauteur de 30 mètres. On en extrait l’Açaï et les « cœurs de palmiers ». L’Euterpe Edulis n’est pas présent dans les serres botaniques françaises et il est très difficile d’en trouver dans les palmeraies commerciales européennes.

En boîte de conserve, il est plus simple de s’en procurer. La France consomme à elle seule 40% de la production mondiale de « cœurs de palmiers ». Soumis à des critères d’importations strictes la plante nécessite des certifications douanières pour franchir les frontières.

02 février 2018, Erica, Pays-Bas.

Emiel m’annonce que les derniers Euterpe Edulis qu’il cultivait dans sa serre sont morts et qu’il ne pourra donc pas honorer ma commande.

28 février 2018, Le Chambelland, Paris 11ème.

Nous avons pris position avant 10 :00 dans la boulangerie afin d’intercepter le colis expédié 7 jours plus tôt par Canarius, une palmeraie de Tenerife aux Canaries.

Dans le carton les plants sont scotchés aux parois et entourés dans du papier journal et de la sphaigne humide. Ces derniers jours la température est descendu en dessous de -5 degrés cependant les palmiers n’ont pas l’air d’avoir gelé.

Je les installe sous un éclairage horticole proche d’une fenêtre et d’un chauffage. Il fait 14,4 degrés dans l’appartement.

Quelques jours plus tard je les rempote.

Je mets 5 cm de billes d’argile dans le fond des pots pour assurer un bon drainage puis je plonge 5 minutes les mottes dans du stimulateur racinaires. Pendant ce temps je prépare un substrat composé d’un tiers de terreau universel, un tiers de terre de bruyère et un tiers de perlite et de vermiculite.

Les pots sont en terre cuite recouverte de peinture époxy blanche. Finish Fetish.

Tourmaline

1952, Lima, Pérou.

Mon grand-père embarque avec sa famille sur un paquebot pour le Pérou. Il va prendre un poste au sein du Crédit Lyonnais.
Il y reste 4 ans puis il est muté en Italie.

15 novembre 2010, Holding Textile Hermès, Pierre Bénite.

J’ai fini cette nuit de dessiner les derniers motifs pour la housse de couette du lit.
Demain, Juraj Straka, le graphiste de la Holding Textile Hermès m’apprendra à mettre un motif au rapport et à monter des motifs placés.

16 août 2011, Montréal, Québec.

Je travaille sur les motifs géométriques mozarabes et cherche une cellule monastique pour pratiquer l’arabesque dans un pur ascétisme.

Ma tante contacte la mère supérieure du monastère de Santa Maria de Casbas en Aragon afin que je puisse y séjourner un mois avant d’aller me marier à la Pointe du Raz. La religieuse reste méfiante à mon égard et préfère me renvoyer vers l’abbaye de Poblet.

Le monastère de Poblet est occupé par des moines cisterciens qui maintiennent le silence et bannissent toutes les communications avec l’extérieur. La porte même du bâtiment ne s’ouvre quotidiennement que pendant une demi-heure.
Ces conditions m’enthousiasment énormément mais se révèlent incompatibles avec le poste que je vais occuper à partir de septembre à la Casa de Velazquez, l’académie de France en Espagne, qui m’oblige à rester facilement joignable.

15 septembre 2011, Cuesta Alhacaba 14, Granada, Espagne.

À la librairie de l’Alhambra je découvre le manuel de géométrie islamique d’Éric Broug.

05 octobre 2011, La Barceloneta, Barcelona, Espagne.

Je dessine des motifs répétitifs, jonglant avec les symétries centrales, axiales et obliques. L’appartement partagé avec deux artistes et une junkie est recouvert d’azulejos.

Je passerai un an et demi à me perdre dans ces jeux de miroirs et à dessiner des motifs.

22 octobre 2016, Le Générateur, Gentilly.

J’arrive à la salle de spectacle un peu avant midi pour avoir le temps de répéter ma première performance au cours de laquelle j’userai un bloc de savon monté sur le rotor d’un presse-agrume.
Je suis programmé à 22 :00, dans 10 heures. Je comble le temps en parcourant « Act or Perish », le catalogue de la rétrospective de Gustav Metzger en Pologne.
Metzger combine dans son œuvre l’écriture de sa propre vie à celle de l’Histoire. Je découvre son installation de 1965 Liquid crystal environment.

Août 2017, Galerie 1, Centre Pompidou, Paris 4ème.

Céline m’offre deux kaléidoscopes provenant de la boutique de l’exposition Hockney qui se tient pendant l’été au Centre Pompidou. Elle ne parvient pas à choisir et en prends deux, un pour chaque œil.
L’utilisation simultanée de deux kaléidoscopes entraine une saturation de l’œil ou du cerveau.

12 septembre 2017, librairie la Petite Égypte, Paris 2ème.

Céline m’offre l’édition française de l’art des motifs islamiques d’Éric Broug.

29 décembre 2017, bibliothèque Germaine Tillion, Paris, 16ème.

Itambacuri fait partie de l’état du Minas Gerais. La région a été dessinée en fonction de l’exploitation minière.

Dans les livres qui retracent l’histoire du Brésil, la période préhistorique s’étend jusqu’en 1500, date où les colons portugais plantèrent leur première croix au milieu des Tupinambas.
Le territoire d’Itambacuri est alors habité par 4 groupes d’indiens : Les Kréns, les Aranas, les Mokurins et les Pojixas.
Dès le XVIIème siècle, ils subissent la violence des bandeirantes, ces nervis utilisés pour ouvrir des routes et prospecter dans les terres à la recherche de ressources exploitables.
En 1628, la violence et les massacres des bandeirantes se multiplient à tel point que les jésuites décident de faire frapper d’excommunication quiconque fera le commerce des esclaves. Les Paulistes expulsent les jésuites et confisquent leurs biens.

En 1698, la Bandeira de Bartolomeu Bueno de Siqueira trouve de l’or au Minas Gerais. La ruée vers l’or commence. Les colons portugais convergent et avec eux l’esclavage.

En quelques dizaines d’années les principaux filons d’or sont épuisés. Les exploitants se tournent alors vers les richesses souterraines.

Aujourd’hui le Minas Gerais regorge de mines en activité. À Itambacuri, il y a la mine de Santa Rosa d’où l’on extrait de la tourmaline qui va du vert au bleu avec parfois des nuances de rose impressionnantes. On l’appelle alors « Melon d’eau »

27 janvier 2018, Magasin Nature et découverte, Paris 4ème.

J’achète un kaléidoscope métallique. Les perles multicolores et translucides sont logées dans une petite capsule transparente que l’on fait tourner à l’extrémité du tube d’aluminium. Je descelle la capsule avec un opinel afin de pouvoir réaliser des tests avec mes propres perles.

9 février 2018, Minérales do Brasil, Paris 8ème.

Je demande à une vendeuse quels sont les minéraux qui proviennent de la mine de Santa Rosa à Itambacuri. Devant sa surprise, j’étends ma zone de recherche à tous les minéraux du Minas Gerais.

Seul l’améthyste et le cristal de roche viennent du Minas Gerais, le reste vient de Chine.
Pour mes tests je prends un collier et un bracelet de gemmes colorés.

La roche mère, Paris 11ème.

La roche mère est une boutique dédiée aux pierres thérapeutiques. Regina qui tient le lieu a plus l’habitude de parler de l’influence des cailloux sur l’ouverture des chakras que de l’origine géographique de ses roches. Cependant elle connaît la provenance exacte de ses roches, leur parcours.

Elle m’apprend que les pierres de Minérales do Brasil viennent bien du Brésil et beaucoup du Minas Gerais. Il n’y a pas de gisement de ce type en Chine. Elles ne séjournent en Chine que pour être taillées, ce qui explique que les colis que les grossistes reçoivent soient en provenance de Chine.

Regina dispose de beaucoup de pierres du Minas Gerais : topaze impériale, améthyste, aigue-marine, grenat, tourmaline. Les roches sont fines et colorés mais d’un volume trop important pour se loger à l’intérieur de la capsule d’un kaléidoscope.

 La cachette à Malice, Paris 11ème.

Je trouve un kit pour réaliser son propre kaléidoscope. Je fais des tests avec mes perles brésiliennes aux formes brutes. Les motifs apparaissent.

Ethologie

Muriqui, singe araignée à poil laineux.

 13 Août 1983, Maternité Jean Rostand, Ivry-sur-Seine.

Je nais au cours de l’été 1983, atteint d’une méningite, je reste à l’hôpital. J’en sortirai hémiplégique deux mois plus tard.
En 1987 je développe une leucémie. C’est alors, la période de « l’affaire du sang contaminé », je survis. Nous sommes peu.

Comme pour les oies de Lorenz, l’hôpital laissera en moi son empreinte. La vie dans une institution totalitaire arbitraire nécessite la mise en place de stratagèmes créatifs pour la rendre supportable.
Les peluches sont la faune endémique des déserts hospitaliers.

Rapidement le white cube de ma chambre stérile se peuple d’un bestiaire baroque et attachant.

Je deviens animiste.

14 juin 2017, auditorium de musée d’art et d’histoire du judaïsme, Paris 3ème.

Charlemagne Palestine est déjà sur scène. La salle se remplit. Il commence la cérémonie en faisant chanter des verres, puis il s’assoit derrière son piano, au milieu de ses valises de peluches et fait pousser des drones pendant une heure.

Je repars avec son disque « Nothing to tell, only listen » et sa biographie écrite par Marie Canet.

9 novembre 2017, Cinéma du Centre Pompidou, Paris.

Charlemagne a laissé son micro allumé et commente à Marie Canet l’arrivée de chaque spectateur. Des jeux de lumière et es drones emplissent l’espace; une ribambelle de peluches jouent sur scène.

La discussion entre Marie Canet et l’artiste commence. Charlemagne évoque ses recherches anthropologiques sur les rites à travers le monde, son intention de faire de Bruxelles la capitale mondiale des peluches et il projette une captation vidéo d’une performance qu’il a réalisée dans une usine désaffectée où l’on fabriquait des peluches.

Il clôt la rencontre par une bénédiction en chantant avec une peluche électronique.

26 décembre 2017, rue Popincourt, Paris 11ème.

L’état du Minas Gerais a conservé quelques lambeaux de forêt, épargnés lors des défrichements liés à l’exploitation minière, forestière et pharmaceutique dans la région. Une sorte de vestige de la forêt atlantique avec une faune réduite. Parmi elle on trouve des paresseux, des ouistitis dorés, des singes hurleurs et des singes araignées à poils laineux.

Le singe araignée à poils laineux, « muriqui » en Tupi, sont une espèce endémique au bord de l’extinction de la Mata Atlantica. D’un comportement particulièrement gracieux et pacifique, il n’est pas sujet au stress. Les journalistes l’ont surnommé le « singe hippie ».

Le paresseux a trois longues griffes. Il ne descend de son arbre qu’une fois par semaine. Il héberge une colonie de mites autour de ses yeux qui s’occupent de lui rafraîchir constamment sa frange sans quoi il ne verrait rien. La raie de son pelage se situe sur son ventre, de micros algues dont il se nourrit s’y développent. Sa tête tourne à 270 degrés.

16 janvier 2018, Bêtes de Seine, Paris 1er.

Des peluches animalières réalistes couvrent les murs de la boutique.
En entrant, sur la gauche, juché sur des montants de bois se trouve le paresseux. Le muriqui se tient au milieu des autres singes sur une étagère fixée en hauteur.
Je repars avec les deux.

 

Topographie

22 décembre 2017, Cartothèque, Au vieux campeur, Paris 5ème.

Carte de Minas Gerais

Le jeune homme derrière le comptoir doute qu’une carte détaillée du Minas Gerais puisse exister. Si seulement il avait pu en être ainsi… Des cartes précises de la région existent depuis le 17ème siècle.

Il y a une dizaine d’années il était possible de commander une carte de n’importe quelle partie du monde, carte marine, géologique, topographique. Le délai d’acheminement était à la mesure de la complexité de la demande.

Je fouille le magasin et ne trouve qu’une carte routière du Brésil et une autre de l’Amérique du Sud.

La bibliothèque du Trocadéro, spécialisée dans le tourisme et la géographie n’est guère plus fournie. Je compulse les différents guides de voyage pour le Brésil et repars avec le « dictionnaire amoureux du Brésil » de Gilles Lapouge, une somme d’anecdotes historiques formant une Histoire légèrement moins ethnocentriste que d’autres.

L’institut Brésilien qui édite les cartes se nomme IBGE, acronyme d’Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística. Au bout de 2 jours de recherche en ligne, je parviens à identifier et télécharger les 4 fichiers correspondant au territoire qui m’intéresse.

Il s’agit des cartes de Santa Maria Do Suaçi et Itambacuri au Nord, Marilac et Governador Valadores au Sud. Ces cartes sont au 1 : 100 000 et datent de 1980. J’imprime les cartes sur de multiples pages au format A4 que j’assemble avec du scotch. Au moyen d’une règle je pointe les coordonnées géographiques issues de la divination algorithmique. J’inscris le point sur la carte au moyen d’une croix rouge.

Je suis dans le Sud Est de la carte MI24-26 correspondant à Santa Maria do Suaçi. À une altitude de 250 mètres, je suis proche de plusieurs cours d’eau dont le Rio Grande Suaçi. En contrebas il y a un pont qui l’enjambe, il s’agit de la route qui va de Sao José da Safira (15 km) à Frei Inocencio (21 km).

La ferme la plus proche se trouve à 3,5 kilomètres : la faz quebra dedo, 3 bâtiments regroupés à 1,5 km du Lac do Veadinho.

La zone où je me situe dépend de la ville d’Itambacuri dont le bourg est éloigné de 60 km.

Depuis les vues satellites et les vidéos de camionneurs postés sur You tube, le paysage paraît verdoyant quoique plutôt sec.

 

Divination algorithmique

08 décembre 2017, rue des Écoles, Paris 11ème.

Je me rends dans une boutique dédiée aux jeux de hasard. Je cherche un boulier à manivelle pour effectuer un tirage de nombres qui détermineront les coordonnées géographiques de ma destination.

Le vendeur ne voit pas de quoi je veux parler. Au fil de la conversation il m’explique que ce sont surtout les anglo-saxons qui utilisent ce type de matériel, les français ont pour usage de piocher des jetons dans un sac.

08 décembre 2017, Centre Pompidou, 5ème étage, salle n°24, 17 :00 – 21 :00.

Il y a quelques mois une salle sur Cage et l’esthétique du hasard a ouvert. Le Yi-King refait surface dans ma pensée.

09 décembre 2017, Médiathèque du Musée du Quai Branly.

En Mongolie les chamans lancent en l’air une cuillère en bois. Le sens où elle atterrit donne la réponse à la question posée. Il n’est pas exclu que le chaman pousse la transe et répète son geste tant que la réponse n’est pas satisfaisante.
Les procédures aléatoires de divination comme les techniques d’interprétation des signes s’opposent à la divination orale, à la parole oraculaire par exemple. Le résultat de la divination constitue une occasion à saisir comme un facteur de décision ou un encouragement à l’engagement d’autant qu’elle passe pour exercer par elle-même une influence favorable sur l’engagement en question.

La divination chamanique est séduisante car il y a intrinsèquement en elle l’absence de tout souci de vérification empirique.

La typologie des formes divinatoires est très créative. Le Yi-King fait partie de la géomancie, une divination basée sur l’interprétation de figures obtenues par le jet de petits objets ( os, bois, cailloux, graines).
Il existe un nombre considérable de variantes. L’ornithomancie étudie le vol des oiseaux; la lécanomancie, les tâches surnageant à la surface d’un mélange d’eau, d’huile et de vin. La clédonomancie se base sur les paroles entendues fortuitement en chemin, la rhapsodomancie en est une variante écrite. La crommyomancie s’intéresse à la façon dont germe les oignons tandis que la botanomancie utilise les feuilles des plantes comme support divinatoire. La liste est tout aussi longue que réjouissante.

21 décembre 2017, rue Popincourt, Paris 11ème.

J’entreprends une formation en ligne pour coder en langage Python. Je vais programmer un outil qui me permettra de déterminer par un procédé aléatoire des coordonnées géographiques.
Rapidement je me rends compte que des lignes de codes existent déjà pour cette fonction. Il existe même un site dédié à ce type de divinations algorithmiques : random.org .

J’utilise cet outil en ligne pour déterminer un point sur la surface du globe terrestre. Le premier tirage me donne une position sous-marine au cœur de l’océan atlantique, je décide de poursuivre la transe jusqu’à obtenir un point terrestre.
Le troisième est le bon.

18° 22’ 38’’ S – 42° 2’ 34’’ O

Je suis au Brésil, dans l’état du Minas Gerais. Plus précisément dans la sous-région de Governador Valadares. Les vues satellites ne me permettent pas de déterminer avec précision la commune à laquelle sont rattachées ces coordonnées géographiques.

C’est l’été il fait plus de trente degrés.

 

Platz

07 décembre 2017, nuit.

Il me faut choisir le type de tente dans laquelle je vais construire mon paysage.

Avant de créer des objets et des environnements, je peignais des paysages. J’appliquais la couleur par aplat, des contours toujours plus nets. Je finis par utiliser un scalpel et de la peinture murale mais les toiles conservaient une matérialité qui continuait de m’exaspérer.
J’ai appris le batik, cette teinture par réserve à la cire. Le procédé me plut sur le plan théorique mais le rendu avait une matérialité encore plus présente que la peinture.

La couture me permet de peindre sans sortir de brosse.  La tente est un épiderme temporaire pour s’abriter lors des déplacements. Les terrains de camping deviennent des répertoires de formes inépuisables.

07 décembre 2017, Librairie La Compagnie, Paris 5ème.

Un monde de camps, Michel Agier, La Découverte, 2014.

Je dors peu. Levé tôt, je me rends à la librairie La Compagnie et j’attends que le rideau s’ouvre. Je m’empare des 6 tomes de l’histoire des mœurs.
Sur un rayonnage voisin je découvre « un monde de camps ». Michel Agier a réuni une vingtaine de monographies qui forment une sorte de tour du monde des camps.

10 décembre 2017, Decathlon Rosa Parks, Paris 19ème.

Je me rends chez Decathlon et me procure une tente Quechua. Je choisis un modèle autoportant du type de celles fournies par les ONG aux réfugiés en transit dans les villes. C’est un marqueur fort de l’espace urbain que les états s’efforcent de rendre invisible.

Une fois déployée dans l’atelier, je me rends compte que son aspect informe et sa structure molle ne pouvait pas devenir un bon contenant pour une projection paysagère.

16 décembre 2017, espace Mondial Relay, rue Saint-Maur, Paris 11ème.

Je vais récupérer mon colis arrivé la veille. J’ai commandé une tente tchèque de la marque Husky. Sa structure biomimétique s’inspire des nervures d’une feuille. C’est une tente technique pour la pratique de l’alpinisme et de la grande randonnée. C’est aussi une sculpture minimale remarquable. Je suis convaincu avant même d’avoir planté la moindre sardine.

Agrégat

2004, amphithéâtre du mûrier, Beaux-arts de Paris.

Je me suis inscrit à un cours de littérature qui mélange à la fois lecture et écriture.
Aujourd’hui François Bon nous parle de lits, celui de Proust, celui de Xavier de Maistre. Nous devons dresser la liste des lieux où l’on a dormi. L’exercice me séduit.

En sortant du cours je vais acheter à La Hune un exemplaire du « voyage autour de ma chambre » de Xavier de Maistre. Il s’agit de l’édition de José Corti, un petit volume non coupé, chaque page nécessite d’être séparée par une lame pour pouvoir ouvrir les feuillets.
Récit paru à la fin du dix-huitième siècle, un jeune officier mis aux arrêts pendant une quarantaine de jours entreprend un voyage épique autour de sa chambre utilisant le mobilier comme des éléments topographiques. La chaise devient montagne, le lit devient vallée.

Je découvre également les illustrations que Gustave Doré réalise en 1854 pour « le voyage aux Pyrénées » d’Hippolyte Taine. Gustave Doré n’a jamais vu les Pyrénées, ses illustrations n’en sont que plus réalistes à mes yeux.

6 décembre 2017, galerie 3, Cosmopolis, Centre Pompidou

Ma chaise est placée dos à la baie vitrée, à gauche des hamacs colorés suspendus à des supports métalliques blancs et à droite se trouve une cimaise haute de 3 mètres. Une carte du monde selon la projection de Peters est collée dessus. On peut y observer la corrélation entre la localisation des ressources naturelles des pays et les zones de conflits armés.

Quel paysage représenter dans cette tente?
Il me faut de la terre. Je peux m’en procurer chez un fournisseur de matériaux de construction en quantité suffisante pour reconstituer un sol de façon naturaliste. Je pourrais choisir de représenter le territoire dont la terre est extraite.

Serait-il possible de voyager par le biais des péniches qui fournissent les agences de BTP en remontant la Seine ?
Je contacte par courrier électronique Point P et le marché de Rungis afin de savoir s’ils auraient de la terre ou du sable extra-européen à me fournir. Point P ne répondra jamais et Rungis détourne la question.

Je découvre que la provenance de la terre et du sable est un sujet sensible. La réglementation est ferme : le sol ne peut pas sortir des frontières. Les usages quant à eux, varient selon les états, le dernier scandale impliquant Lafarge en Syrie en témoigne. Ce n’est pas un fait isolé.

Il semble que nous ayons plus de facilités à accueillir le sol des Syriens que des Syriens sur notre sol.

 

4m²

 05 décembre 2017, rue du Marché Popincourt, Paris.

J’habite depuis neuf mois dans le onzième arrondissement dans un appartement que les Frères Cohen pourraient louer à Gordon Matta Clark. La surface est agréable, le loyer modique, voisinage impersonnel et le balcon verdoyant. Le propriétaire n’y fait aucune réparation. En contrepartie de quoi le loyer reste inchangé depuis quinze ans.

J’ai commencé par refaire la salle de bain. J’aime cette pièce. C’est là que les idées se condensent à mesure que l’espace s’emplit de vapeur.
Le seul rescapé des travaux est le rideau de douche : translucide et peu attaqué par les champignons; un planisphère y est représenté.
C’est un objet fascinant, paroi mobile, il isole le reste de la pièce d’éventuelles projections liquides et constitue un outil essentiel de la théâtralisation du quotidien. Avec son motif de carte du monde, il se charge d’un pouvoir de projection, il parvient à faire s’effleurer des mondes intimes et géopolitiques dans un rituel hygiéniste.

C’est dans ce condensat géopolitique que [random] a émergé à la faveur d’un simple constat.

Le soir venu, lorsque je monte ma tente, il y a toujours un peu de terre du précédent bivouac qui s’est retrouvé emprisonnée dans le tapis de sol. Un déplacement de surface au sol s’opère avec des distances et des temporalités variées. L’encombrement lié à l’édification d’un dôme standard avoisine les 4m². Lors de l’itinérance, cette superficie effectue des déplacements successifs, un peu à la manière de pas japonais.

Ce déplacement m’enthousiasme, je vais tâcher d’inverser la ligne de fuite et représenter un paysage à l’intérieur d’une tente.

Le Cun du Larzac

Mars 2003, le Cun du Larzac, Aveyron.

Désireux de retrouver le frisson de la première randonnée, je décide de partir marcher sur une période plus longue. Mon choix se porte sur le plateau du Larzac, pour sa planéité et sa population réduite.

Novice et dépourvu d’entrainement, j’arrive en haut du col et je me trompe d’orientation. Je commence donc mon tour du causse à rebours. Je tente vainement de trouver une concordance entre les indications inscrites sur ma carte topographique et le paysage que je parcours mais il me faudra attendre un jour et demi pour me rendre compte de mon erreur. À court d’eau et de nourriture je débarque alors au Cun du Larzac, le camping historique des hippies.

J’installe ma tente au milieu des chèvres. J’y resterai durant toute la durée de mon séjour. La journée je pars graver le paysage, fasciné par les habitats troglodytes, les mousses du sol karstique et les rochers ruiniformes.

De cette marche initiatique je tirerai une série d’eaux fortes gravées sur le motif, quelques toiles, de nombreuses pellicules et ma première pièce textile : le mola du Larzac, un vêtement inspiré des habits traditionnels kunas et de mon expérience de l’écoumène.

Par la suite j’ai multiplié les marches. Le long de la côte bretonne, dans le Lubéron, les Pyrénées, le Mont Blanc mais je n’en ai plus jamais rien extrait.

Saint-Chéron

Hiver 2002, Saint-Chéron, Essonne.

Paris, 7ème sans ascenseur, les ouvriers qui arrachent le plancher de l’étage ne sont pas encore derrière ma porte, il est encore trop tôt; il fait encore nuit pour quelques heures. Je remplis une bouteille thermos de chocolat chaud, isole mes plaques de cuivre fraîchement vernies et rejoins à pied la gare des Invalides.

Une fois à l’intérieur du compartiment je mets du temps à me réchauffer. Mon regard interroge le paysage mouvant. Je suis parti au hasard, décidé à descendre du train quand j’apercevrais une nature pleine de promesses.

Je veux des horizons plats, emplis de vide. Une heure quinze plus tard je descends à Saint-Chéron à 38 kilomètres de Paris. Je grimpe jusqu’au bourg. Un bar est déjà ouvert. Le temps que je boive mon double café la salle s’emplit d’hommes en treillis armés de fusils de chasse. Les regards se font méfiants. Je quitte l’établissement avec maladresse et gagne la forêt, la neige et les sangliers.

Après deux heures de marche je m’arrête devant un arbre entouré par des champs de neige. Je sors ma plaque de cuivre de mon sac à dos et y grave ce que j’y vois dans le vernis. Au bout d’une trentaine de minutes mes doigts sont tellement engourdis par le froid que je ne parviens plus à tenir ma pointe à tracer. Je plie bagage et rentre sur Paris.

Je reviendrais souvent au cours de l’hiver 2002 graver cet arbre. Je tenterais d’autres trains , d’autres arbres sans y trouver le même intérêt.

Une fin d’après-midi alors que je revenais d’un de ces rendez-vous, j’ai voulu mordre immédiatement la plaque que je venais de tracer. Je décidais donc de passer la soirée dans l’atelier de gravure à l’école des Beaux-arts de Paris.

L’atelier donne sur la Seine, habituellement  baigné de lumière par de grandes fenêtres, vers 17 heures la luminosité avait suffisamment décliné pour que la pénombre commence à s’installer. Quelques minutes après avoir posé mes affaires,  j’envisageais de me doucher dans l’évier lorsque je remarquais à contre-jour un homme statique avec un sac plastique. C’était Gérard Traquandi, il observait les arbres sur l’autre rive. Après quelques échanges enthousiastes il m’encouragea à prendre part à un projet collectif de gravure autour du voyage. Je ne me souviens plus exactement des enjeux de ce projet mais il y a un portfolio qui a été imprimé et déposé à la BNF et dedans un de ces arbres.